La nuit du danseur — Eva Prouteau — 2013

 
Tout part d’une apparition sonore, un son fluide et caverneux, qui revient en écho métallique et suggère le pas titubant ou l’accélération machinique d’un moteur ferroviaire. Il enveloppe les premières images de la vidéo Conatus, la nuit du danseur (2009) et rappelle, à la suite de Luigi Russolo1, que « la variété des bruits est infinie« . Par ce teaser audio, l’artiste Boris Achour intrigue le spectateur projeté dans le noir de l’image, puis invité à découvrir un espace énigmatique, filmé en contre-plongée, immense et nu. Coiffé d’un étrange casque luminescent, un danseur de claquettes surgit alors et sa présence combine la classe hollywoodienne d’un Fred Astaire à l’imagerie sci-fi de Daft Punk. L’espace dans lequel il évolue n’est éclairé que par ce casque qui cache entièrement son visage : il s’agit du Grand Palais, bulle aux allures de Crystal Palace investie par l’exposition La force de l’art 02 en 20092. Au gré des déplacements du danseur, certaines œuvres présentées lors de l’événement apparaissent dans la semi-pénombre. La sphère-miroir de Bruno Peinado (Sans titre, Silence is sexy) précède la maison coupée en deux de Sylvain Grout et Yann Mazéas, soit deux œuvres qui jouent avec l’espace, le spectaculaire, le factice ou l’illusion ; plus loin on distingue encore la sculpture monumentale de Nicolas Fenouillat, qui part d’un rythme cardiaque pour créer une topographie sonore fixée dans l’espace et le temps, ainsi que la bibliothèque géante de Gilles Barbier, qui soudain gullivérise l’espace et trompe l’œil, puisque ces photos noir et blanc s’avèrent être des dessins hyperréalistes.
Par la conjugaison de ces différents éléments formels, Boris Achour joue la carte cinématographique à plein : une atmosphère qui rappelle David Lynch pour l’onirisme ténébreux, Louis Feuillade, Irma Vep et Fantomas pour le motif du héros masqué et le suspens des effractions nocturnes, sans oublier les comédies musicales des années 50 et leur tonalité légère et syncopée. Le titre de l’œuvre vient grossir cette liste de références, et dans l’ombre de Conatus, la nuit du danseur se profile The night of the chaser3, perle noire signée Charles Laughton, remarquable pour la puissance dramatique de ses éclairages et la qualité merveilleuse de certaines scènes, notamment la lente fuite hypnagogique des deux enfants aux aguets, qui descendent une rivière de conte, bercés par les mélopées de Walter Schumann. Là encore, il est question de dépassement des apparences.
Au-delà de cet hommage au 7e art, qui constitue avec la bande dessinée une référence majeure pour l’artiste, ce dernier nous propose ici une réflexion sur le format de l’exposition, problématique qui traverse l’ensemble de ses recherches. Car Boris Achour se définit volontiers comme auteur d’exposition et pense rarement ses œuvres en dehors de cette forme globale. Pour lui, l’exposition s’apparente à un paysage, qui connote la notion de décor, la place du spectateur, ses déplacements physiques, autant de questions reliées au spectacle vivant. Avec Conatus, la nuit du danseur, il confirme ainsi une pratique basée sur l’articulation (des formes, des idées, des sensations) autant que sur le fragment : ici rien ne se donne totalement, tout est éclat fugitif, énigme irrésolue. En proposant cette visite d’exposition fantasmagorique, Conatus, la nuit du danseur, décrit aussi une expérience esthétique où le corps de l’acteur-regardeur raconte, sur un mode ténu, un récit sous-jacent qui se développerait autrement que par le texte et par la parole, dans la progression rythmique d’une chorégraphie où la tension va crescendo jusqu’au finale, une vision intime de l’art.
 
Eva Prouteau
 
Notes
1- Extrait de L’arte dei Rumori (L’Art des bruits), 1913.
2- Jean-Louis Froment, Jean-Yves Jouannais et Didier Ottinger ont assuré le commissariat de l’exposition. Ils ont associé à leur projet l’architecte Philippe Rahm, qui a conçu pour l’occasion le dispositif scénographique La géologie blanche.
3- La Nuit du chasseur (titre original : The Night of the Hunter), réalisé par Charles Laughton en 1955, tiré du roman éponyme écrit par Davis Grubb, et publié en 1953.

 
 
Publié dans Projections vers d’autres mondes, Cahiers de l’Abbaye de Sainte -Croix, 2013